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THE NIGHT HERON

. Texte de Butterworth ; mise en scène d'Emmanuel Meirieu.
Théâtre de la Croix Rousse. Du 22 novembre au 10 décembre 2005.


L'Arlésienne

The Night Heron, c'est l'Arlésienne de la pièce de Jez Butterworth, le « corbeau de nuit » qu'on ne verra jamais. Le problème, c'est que l'intrigue, elle aussi est une Arlésienne dans The Night Heron. Le texte de Jez Butterworth, auteur londonien contemporain, mis en scène par Emmanuel Meirieu, jeune metteur en scène autodidacte, se situe entre polar noir et théâtre de l'absurde. Du polar noir, il a l'atmosphère et les personnages inquiétants. Du théâtre de l'absurde, il a l'absence d'intrigue et les mêmes personnages, inquiétants certes, mais aussi paumés, sans but et sans véritable projet. Un vague concours de poésie est bien évoqué ; à la clé : deux mille livres qui permettraient de vivre quelques mois à ces chômeurs psychopathes ( ?) ; mais l'idée est vite oubliée et le kidnapping d'un étudiant en Lettres, chargé de l'écriture du poème, seul rebondissement de l'histoire, survient un peu tard.

Nous passons les trois quarts de la représentation à attendre... en vain. Les deux héros, Griffin et Wattmore, parlent dans le vide. Une confuse inculpation de Wattmore pour pédophilie est évoquée, ainsi que le renvoi des deux hommes de leurs postes de jardiniers à la faculté et leur vie dans le marais, où des inconnus viennent en quête du « night heron ». La visite de leurs prétendus amis et l'hébergement de l'étrange Fiona nous laissent espérer un temps une quelconque péripétie ; mais toujours rien. Fiona a bien un passé de criminelle ; elle se comporte de façon agressive... Rien à faire, nous n'arrivons pas à entrer dans cet univers ; pas l'ombre d'un soupçon de crainte sur notre front, pas le moindre sursaut.

Et pourtant les comédiens sont bons, à commencer par l'interprète de Griffin. Leur jeu n'est pas théâtral ; au contraire, très naturels, ils apparaissent presque comme des acteurs de cinéma. L'intention est bonne, le résultat moins convaincant : tous parlent d'une voix très basse, à peine audible parfois ; si bien que le public, au lieu de sentir introduit dans leur intimité, s'en trouve exclu. C'est bien dommage car la salle du studio, maquillée en hangar, extrêmement glauque (moisissures peintes au plafond et légère fuite d'eau au-dessus de la scène), nous plongeait dans une atmosphère inquiétante et semblait promettre une sombre histoire, de celles qui angoissent sans qu'on sache vraiment pourquoi, de celles qui fascinent et tiennent en haleine. Mais du polar noir, nous n'aurons eu que les héros névrosés, pas les frissons.
Caroline Vernisse

Publié le 03 décembre 2005 à 08:40:50 dans Concert, culture, cinéma | Commentaires (0) |

RICHARD III


Texte de Shakespeare ; mise en scène de
Philippe Calvario.
Théâtre des Célestins. Du 23 novembre au 10 décembre
2005.

« Mon royaume pour un cheval ! » Telle sera la dernière et célèbre réplique de Richard III (« The last but not the least » !). Shakespeare retrace l'ascension de ce roi éphémère, du début de son complot à sa chute de cheval... et du trône, puisqu'il périt sur le champ de bataille. C'est donc d'une page bien sombre de l'histoire d'Angleterre que l'auteur tire son drame historique. Richard III est l'histoire d'un monstre, le duc de Gloucester, prêt à tout pour
accéder au pouvoir ; il veut s'offrir une revanche sur la nature, qui l'a fait hideux, difforme et cadet d'une famille de trois princes. Il ne renonce à aucun moyen pour mener sa quête, pas même au fratricide. Après la mort de ses deux frères, il s'attaque à ses neveux et au reste de son entourage, dès l'instant où il devient gênant. Ses projets sont machiavéliques et d'autant plus noirs qu'ils se dressent contre des innocents. Il apparaît ainsi comme entièrement tourné du côté du mal, presque diabolique... Avec lui, Shakespeare a offert au théâtre un de ses rôles les plus fascinants et les plus sombres. Et Philippe Torreton de l'incarner à la perfection !


Il excelle dans l'ironie cynique caractéristique de Richard III. Il joue extrêmement bien le froid calculateur, misogyne et misanthrope, sans aucun scrupule. Il fait même de nous, spectateurs, les complices de ses pensées les plus perverses. Il nous rend témoins de ses agissements les pires, telle que la séduction de Lady Anne, veuve éplorée à cause de lui. Son brio finit par nous séduire, nous aussi. L'humour, très noir, des propos de Richard III ressort
admirablement de son jeu et nous fait rire. Nous sommes sous le charme de l'acteur, devenu pourtant incarnation du mal. 

Et comme le reste de la distribution lui donne parfaitement la réplique, nous assistons à une très belle version du drame de Shakespeare. Il est remarquablement mis en scène par Philippe Calvario. Celui-ci reste fidèle à l'esprit de
Shakespeare qui ne lésinait pas sur le spectaculaire ; on voit donc beaucoup de sang, de meurtres, de spectres et autres faits singuliers sur scène. Le jeu des comédiens, lui, à l'instar des décors, demeure sobre, mais ménage quelques moments inattendus, telle la sortie de Richard III sur fond de « Sweet dreams » d'Eurythmics. C'est là que Calvario ajoute sa touche personnelle. Ces clins d'oeil anachroniques à l'univers du spectateur contemporain ont un effet heureux, ne dénaturant en rien l'intrigue shakespearienne. Les costumes, qui participent de cette touche personnelle, sont très réussis ; soulignons donc le talent de la costumière, Aurore Popineau. Les gardes royaux,
habillés par elle, prennent des allures de « guerriers des étoiles » et les petits brigands soudoyés par Richard III, des airs de blues brothers. Le spectacle fait ainsi preuve d'une grande recherche esthétique. Et si Richard ne fait finalement pas de « sweet dream», le public, lui, apprécie le défilé de spectres qui lui est offert et ressort ébahi par la beauté de la mise en scène.
                                                                     
Caroline Vernisse (avec www.theatrotheque.com)






Publié le 02 décembre 2005 à 08:47:11 dans Concert, culture, cinéma | Commentaires (0) |

Le médecin malgré lui

.Texte de Molière ; mise en scène d'Ahmed Madani.
Théâtre de la Croix Rousse. Du 22 novembre au 3 décembre 2005.

Le Médecin selon Madani

Le Médecin malgré lui ? Cette pièce que nous avons tous lue et étudiée au collège ? Oui, il s'agit bien de celle-là ! C'est bien ce classique, écrit par Molière en 1666, qui est actuellement joué au théâtre de la Croix Rousse. La comédie de Sganarelle, « médecin malgré lui », est brillamment réinterprétée par Ahmed Madani, le metteur en scène algérien et sa troupe de comédiens réunionnais. Non pas que le texte originel soit corrigé (bien au contraire, il est respecté et dit à la perfection par les acteurs) ; mais il est agrémenté de musique et de courts passages
chantés. Madani dynamise la pièce grâce à ce fond sonore rythmé ; refrains créoles et rock n'roll se succèdent, soulignant la légèreté et la gaieté de la représentation. A cette occasion, les comédiens montrent leur talent de danseurs : de nombreuses scènes sont habilement chorégraphiées sur ces airs contemporains choisis par Madani. C'est une réussite !

Le texte de Molière est déjà en lui-même jubilatoire. La mise en scène de Madani, elle, a le mérite d'avoir su en utiliser toutes les ressources comiques. Chaque effet humoristique est amplifié par le jeu excellent des comédiens. Ainsi les apparitions des deux valets de Géronte sont-elles extrêmement drôles ; les deux acteurs, tels Laurel et Hardy, forment un couple de poltrons aux allures de héros de dessins animés ; ils nous font rire par leurs attitudes et leur démarche caricaturales. Les « testigué » et les « parguienne » n'en deviennent que plus savoureux dans leur bouche ! Face à eux, le latin de cuisine de Sganarelle provoque également l'hilarité. Le personnage est interprété à
la perfection. Tantôt sensuel, tantôt ridicule, il change de registre avec une aisance remarquable. Ses allures de guérisseur charlatan poussent à l'extrême la satire des médecins, présente chez Molière. 

On apprécie les bonnes idées de mise en scène qui la souligne, tel le moment où Sganarelle se transfigure en une espèce de sorcier mystique et débite en litanie ses formules « médicales ». Les corps sont toujours utilisés de façon précise pour servir le texte. Là où Molière ne précise pas, Madani prend des libertés et ose. Il ose tout, même déguiser son Géronte en avatar d'Elvis ou faire danser le rock aux deux jeunes premiers, Luscinde et Léandre, dans le dos du père. Toute la pièce est ainsi parcourue d'incongruités et de mouvement. Il y a une vraie recherche de liberté dans l'expression corporelle. Les comédiens semblent tout à fait à l'aise et jouent leur partition avec une précision impressionnante. Ils maîtrisent leurs mouvements comme les danseurs leur chorégraphie. C'est ce qui fait la particularité de ce théâtre réunionnais et c'est ce qui nous enchante. Le spectacle est véritablement euphorisant ; pour preuve : les applaudissements incessants à l'issue de la représentation.

 Caroline Vernisse (en partenariat avec le site www.theatroteque.com)


Publié le 24 novembre 2005 à 08:48:09 dans Concert, culture, cinéma | Commentaires (0) |

TETES RONDES ET TETES POINTUES

Texte de Bertold
Brecht, mise en scène de Gilles Chavassieux.
Théâtre des Ateliers. Du 15 au 20 novembre 2005.


Salle comble et têtes d'actu

Têtes rondes et têtes pointues n'est pas la pièce la plus connue de Bertold Brecht ; c'est pourtant l'une de ses meilleures. Cette "opérette politique" est une formidable satire, une pièce engagée et légère à la fois. Brecht dénonce le pouvoir de l'argent, la manipulation de la politique par les riches et la manipulation du peuple par la politique... avec humour! La polémique se dit sur un ton amusant. Voilà comment lancer des pointes en arrondissant les angles! Et le message passe d'autant mieux. Mettez donc des têtes pointues d'un côté, des têtes rondes de l'autre. Ajoutez-y un dictateur, homme faussement providentiel, marionnette d'un vice-roi qui prépare son retour en force. Pourvoyez ce vice-roi d'une belle fortune. Séparez bien les pauvres des riches. Et vous obtenez une comédie satirique où racisme, égoïsme et intérêt sont pointés de la tête. La critique est universelle ; l'affrontement des têtes
rondes et pointues, les Tchiches et les Tchouques, devient parabole : c'est notre misérable monde, empêtré dans ses conflits politiques et religieux, qui se retrouve sous nos yeux. La révolte de la "racaille" acquiert même une résonance particulière aujourd'hui. Les têtes pointues sont finalement têtes d'actu. Ah, ce Brecht, quel visionnaire! Grâce à sa fameuse technique de la "distanciation", il nous pousse, nous autres spectateurs, à décrypter la parabole.
Impossible de ne pas réfléchir face à ce spectacle pourtant d'une drôlerie à toute épreuve. Le burlesque des situations cache toujours une intention satirique; rien n'est laissé au hasard. Et Gilles Chavassieux l'a très bien compris. Sa mise en scène, excellente, démultiplie les effets de distanciation. Adieu l'illusion théâtrale et place au
recul critique. Le grand miroir au fond de la scène en est signe : le spectacle s'y projette comme un reflet de notre monde. Nous sommes fatalement invités à nous y mirer. Sylvain ne dira pas le contraire : nommé par son vrai prénom, le pianiste, Sylvain Freyermuth, accompagne allègrement l'action mais se fait surtout le témoin de cette parodie grinçante. Il est notre homologue sur scène. Car nous sommes mis à contribution nous aussi : le prologue nous est directement adressé avant que nous ne sombrions dans l'obscurité de la salle. Voilà la force de la mise en
scène de Gilles Chavassieux. Les deux heures passent à vitesse grand V. De scènes parlées en morceaux d'opérette, les onze acteurs nous entraînent avec entrain dans le monde des Tchiches et des Tchouques. Allant et venant sur scène (avec quelques détours par la salle), ils entrent dans un ballet virevoltant. Réactions immédiates. Les rires fusent face à la naïveté et à l'entêtement du paysan Callas (Gilles Feuvrier), qui n'hésite pas à troquer sa prostituée de fille (Emmanuelle Fruchard) contre deux chevaux! Les sourires apparaissent quand Mme Cornamontis l'entremetteuse (Eve Guerrier) pousse la chansonnette pour dénoncer la vénalité des femmes. Grâce à ces talentueux comédiens, "tchiches" de chanter et danser,nous passons un très bon moment de théâtre.

       Caroline Vernisse


Publié le 17 novembre 2005 à 21:22:18 dans Concert, culture, cinéma | Commentaires (0) |

MERE ET FILS, COMEDIE NOCTURNE

Texte de Joël
Jouanneau ; mise en scène de Michel Raskine.
Théâtre du Point du Jour. Du 13 octobre au 22 décembre 2005.


« Comédie nocturne », c'est le sous-titre de Mère et fils, la pièce écrite par Joël Jouanneau et mise en scène par Michel Raskine, créée en octobre et jouée jusqu'en décembre au théâtre du Point du Jour. Un sous-titre qui tombe à point nommé pour une intrigue qui se termine justement au « point du jour » ! Une intrigue nocturne parce que son sujet est relativement sombre, mais aussi parce qu'elle se déroule la nuit, tout simplement. Une nuit. C'est tout le temps que s'accordent une mère (Marief Guittier) et un fils (David Mambouch) pour leurs retrouvailles, sept ans
après le départ du fils... Une fuite ou une « cavale », peu importe. Ce qui compte c'est ce silence de sept années ; un silence qui a brisé la relation mère-fils et instauré entre eux une distance infranchissable. L'essentiel de la pièce se joue dans cette relation tendue. La mère et le fils deviennent des adversaires sur le ring des sentiments. Deux fiertés s'affrontent. Aucun des deux protagonistes ne veut montrer la tendresse qu'il éprouve pour l'autre. Pourtant, même à travers leurs échanges les plus violents, elle transparaît. Marief Guittier et David Mambouch sont extrêmement émouvants. Ils expriment à merveille cette tendresse sans cesse refoulée. Leurs corps traduisent
l'hésitation à aller vers l'autre ; leurs voix oscillent entre violence et douceur. La tension demeure ainsi durant toute la nuit, avec quelques accalmies, le temps d'une chanson ou d'un air du souvenir. Car le passé est continuellement présent lors de cette confrontation. Si le fils est revenu, c'est pour avoir des explications à ce sujet. Voilà l'autre fil conducteur de cette comédie nocturne. Deux éléments du passé, liés l'un à l'autre, ont motivé la venue du fils, devenu écrivain. L'écrivain veut connaître la vérité sur l'histoire, très sombre, dont il a fait un livre, d'un petit juif du village, livré à l'ennemi pendant la guerre. Le fils veut connaître la vérité sur la disparition de son père, officiellement emmené par l'ennemi pour s'être opposé à l'arrestation du petit juif. La mère livrera-t-elle sa mémoire, seule arme qu'elle possède pour garder le fils à la maison un petit peu encore... ? Le suspense est entretenu le temps d'une nuit. A huis clos, sous les étoiles (saluons là les jeux de lumière, impeccables !), mère et fils se résistent mais se rapprochent. La figure du père et du mari disparu les unit irrémédiablement. Car tous les deux connaissent le même manque. C'est donc cette personne absente qui surgit tout naturellement du rapprochement des deux autres. Ombre, souvenir ou réalité, Verschueren, le père, le mari, l'amant tant aimé nous apparaît, incarné par Christian Ruché. Alors que tout semblait terminé, les machinistes changent le décor : ils remplacent l'unique façade de maison, en papier noir, par une autre, éclatante de couleur, striée de bleu, de blanc et de rouge. Et là, l'acteur fait son apparition. Christian Ruché nous joue un petit numéro, relativement comique (c'est tout de même une « comédie » nocturne), très bon, mais déconnecté du reste. Onaurait aimé rester imprégné de la douce atmosphère nocturne qui baignait la relation mère-fils. La rupture de ton nous en tire à regret. Cependant cette deuxième pièce dans la pièce, cette arrivée (onirique ?) du père ne cesse de nous interroger, signe de son efficacité dramaturgique. Mère et fils ne serait-elle en fait qu'une « comédie du père » ?
                                              
 Caroline Vernisse (en partenariat avec le site www.theatrotheque.com)


Publié le 08 novembre 2005 à 15:30:01 dans Concert, culture, cinéma | Commentaires (0) |

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