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Theâtre : L’ILE DES ESCLAVES

 Texte de Marivaux ; mise en scène
d'Eric Massé.
Théâtre des Célestins. Du 7 au 22 octobre 2005.


L'île de la cruauté

Tout commence avant le spectacle, ou plutôt, le
spectacle commence avant l'entrée scène des comédiens.
Alors que nous autres spectateurs sommes regroupés
devant l'entrée de la « petite salle » (nouvellement
créée aux Célestins) et bavardons bruyamment, surgit
soudain un homme, debout sur le bar, qui déclame une
tirade, sorte de prologue à la pièce : Est-ce un fou
ou, tout simplement, la pièce qui commence ?
La deuxième hypothèse étant, bien évidemment, la
bonne, tous les (futurs) spectateurs se taisent petit
à petit et écoutent le (futur) Trivelin de L'île des
esclaves s'emporter contre les injustices de la
société humaine, avant d'être invités à pénétrer dans
l'antre. Car c'est d'un antre qu'il s'agit : la petite
salle est plongée dans l'obscurité, une épaisse fumée
surprend tout le monde, masquant les lieux ; pour seul
point lumineux : un projecteur halogène qui éblouit
quiconque jette un oeil du côté de la scène.
L'atmosphère est posée : nous entrons dans un monde
hostile ; cette « île des esclaves » est a priori bien
peu accueillante.
Ce qui se confirme assez rapidement : Eric Massé fait
ressortir toute la cruauté qui était sous-jacente dans
l'oeuvre de Marivaux. Chez le dramaturge du 18ème
siècle, deux maîtres (un homme et une femme) et leurs
deux domestiques (une suivante et un valet) échouent
sur une île où des anciens esclaves ont pris le
pouvoir. Ces derniers, après avoir tué tous les
maîtres qui se présentaient dans un premier temps, ont
décidé de laisser la vie sauve aux nouveaux arrivants,
mais de les « rééduquer » (le mot fait peur !). Les
quatre naufragés vont ainsi être invités à échanger
leurs rôles ; le fait, fréquent chez Marivaux (voir Le
jeu de l'amour et du hasard, par exemple), devient
beaucoup plus qu'un simple jeu ici : les valets vont
user et abuser de leur nouveau pouvoir et exercer, à
leur tour, une tyrannie sur leurs anciens maîtres. La
nature humaine, et surtout sa vanité, se montre alors
sans toute sa splendeur. Qui se retrouve au pouvoir se
laisse griser et assouvit sa soif de domination. Voilà
ce que suggérait Marivaux, qui s'empressait tout de
même de faire rentrer les choses dans l'ordre.
La mise en scène d'Eric Massé souligne cette réflexion
sur la cruauté humaine. Tout en conservant le texte
original, le metteur en scène accentue le caractère
monstrueux de l'expérience insulaire. Les corps sont
mis à nu (au propre comme au figuré), ce qui abolit
tout repère social, tout privilège de classe : il n'y
a plus de valet ou de maître qui tiennent ; juste des
hommes, qui laissent libre cours à leurs pulsions. Et
des acteurs, tous excellents, qui s'en donnent à coeur
joie. Prenant place dans des sortes de cages
grillagées ou vitrées, sous la lumière des néons, ils
sont réduits aux rôles de cobayes... Ca ne vous rappelle
rien ?... Une île, quatre cobayes, hommes et femmes,
une sorte de maître du jeu, présentateur du
divertissement, et le public (censé constitué cette
république îlienne) parfois pris à parti... Réfléchissez
bien !
Et si vous ne voyez toujours pas, on ne peut que vous
inviter à aller vous plonger dans l'atmosphère si
particulière de cette petite salle. Certes L'île des
esclaves est un « classique » du théâtre, joué et
rejoué, vu et revu, mais cette mise en scène-là le
réactualise étonnamment et brillamment.
                                    Caroline Vernisse (en partenariat avec le site www.theatrotheque.com/)


Publié le 15 octobre 2005 à 16:52:29 dans Concert, culture, cinéma | Commentaires (0) |

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