Texte de Marivaux. Mise en scène de Philippe Faure.
Théâtre de la Croix Rousse, novembre 2004. Reprise du
6 au 15 janvier et du 14 au 18 mars 2006.
Un standard de l'humour
Il faut rendre à Marivaux ce qui appartient à Marivaux : tout ce qui nous séduit dans la pièce jouée
en ce moment au théâtre de la Croix Rousse est de son fait. C'est son texte, subtil à souhait, qui nous fait rire. Ce sont aussi les situations qu'il met en place : le quiproquo qui laisse croire à tous les personnages que les maîtres sont des valets et inversement ; les déguisements des uns et des autres, qui les amènent à jouer maladroitement des rôles ; et la duperie de tout ce petit monde. Le comique fonctionne particulièrement bien dans les scènes où les domestiques imitent leurs maîtres ; leur gaucherie et leur excès de zèle pour jouer les grands suscitent un effet burlesque qui ne manque pas son effet sur la salle : les rires fusent.
Rendons alors justice aux acteurs : ils interprètent tous leurs rôles à la perfection. Ils savent dire le texte de Marivaux et toucher le spectateur du 21ème siècle. Ils réussissent à rendre naturel le parler du 18ème siècle, qui pourrait sembler affecté aujourd'hui. La sobriété du jeu de scène qui accompagne ce texte savoureux ne nuit en rien à ses effets humoristiques. La duplicité du langage subsiste, à peine soulignée par les attitudes des protagonistes. Ainsi Alexandre Lachaux / Arlequin se contente-t-il de quelques gestes bien placés (ou plutôt « mal placés ») pour traduire les désirs, très triviaux, de son personnage. Anne Girouard s'en tire tout aussi bien dans le rôle de Lisette, la suivante. Quant aux autres : rien à redire. Mahaut d'Arthuys, François Rabette, Jeremie Chaplain (anciens élèves de l'ENSATT, comme la précédente) et Charles Joris incarnent les héros tels que nous les imaginions à la
lecture de Marivaux.
Et la mise en scène direz-vous ? Et le travail de Philippe Faure ? Sa discrétion nous inciterait presque à l'oublier : décor unique et dépouillé, lumières sobres signalant simplement les changements d'acte par de légères nuances et jeux d'ombre, musique de fond modeste... Nous lui reprocherions presque un certain « académisme » : tout est bien fait, des décors aux costumes 18ème siècle, tout est bien dit, le texte est respecté à la lettre... mais rien de plus.
Pas d'innovation, pas de surprise. Le lecteur qui connaît le Jeu de l'amour et du hasard assiste à la représentation sans étonnement, content mais pas transporté. Voilà le seul reproche que nous pouvons adresser à cette énième reprise d'un standard du théâtre. Mais rendons aussi à Faure ce qui lui est dû : il a su s'effacer derrière Marivaux. La simplicité de sa mise en scène laisse la vedette au texte. Alors, vous qui n'avez pas lu (honte à vous !) ce « classique », ce standard de l'amour, de l'humour et du hasard, allez à la Croix Rousse écouter Marivaux.
Caroline Vernisse