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Présentation

Robert Luc, historien de la Croix-rousse.

Les Bambanes, les traboules de Lyon et les canuts de la croix-rousse.

robert.luc2@wanadoo.fr
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Les pentes... chapitre 3

Elle habitait rue de l'Annonciade, au 12. Mon père y était né au lendemain de la guerre, celle de 14-18. Des tranchées boueuses et sanglantes, mon grand-père avait ramené quelques médailles et la tuberculose. La croix de guerre fut placée sous verre et mon papi sous terre quelques années plus tard. La tuberculose n'était pas avare, elle laissa à ma soeur un souvenir qui lui fit connaître les hôpitaux lyonnais, ses sommités, et les exils sur la presqu'île de Gien. Je me souviens que le dimanche, nous prenions le « 13 Cimetière » pour rendre visite à ma grand-mère et nous descendions à l'arrêt de la place Rouville. Ne cherchez pas, Rouville n'a jamais existé. Guillaume Roville ou Rouille... si. Un imprimeur, gendre de Sébastien Gryphe, qui publia les oeuvres de Clément Marot, le Décaméron et une bible en latin. Surplombant la place, l'imposante maison Brunet et ses 365 fenêtres. Je tendais l'oreille pour entendre l'écho des combats de 1831, les canuts s'y étaient installés et l'avaient transformée en véritable citadelle.

  -Que fais-tu ? me demanda mon père.

  Je levai la tête. Quand on est enfant on passe son temps à lever la tête pour répondre aux adultes.

  -Il me semble entendre le bruit du canon.

  Il se mit à rire.

  -C'est le feu d'artifice, grand gognand !

  Sur la place Rouville, tout un cuchon de fenottes et de gones s'était massé en cette soirée du 14 juillet. C'est l'endroit idéal pique-plante en face de Fourvière.

  -Oh la belle rouge !

  -Ah et celle-là ! Ah la belle bleue !

  Et ça pétait fort dans ma poitrine. Mémé avait apporté son pliant, il faisait chaud, j'étais gauné en dimanche et je tenais fort la main de mon père. Même les paupières fermées, le bouquet final continuait à m'offrir ses couleurs bruyantes.

  Parfois, nous faisions une surprise à ma grand-mère. Débaroulant les pentes en empruntant les traboules, nous allions la surprendre sur son lieu de travail. Lieu magique, inquiétant aussi ou régnait une odeur froide aux teintes de beurre, de lait et de fromages, vision de chairs nues, rosées. Nous étions aux halles de la Martinière. Elle officiait à gauche en entrant, dans un petit local. Pendaient sur des crochets de métal, des lapins écorchés, des poules impudiques à la chair blanche et je frissonnais quand l'une d'elle paraissait me reprocher de les contempler dans le plus simple appareil. Mon père, invariablement se souvenait :

  -Quand j'étais petit...

  J'étais toujours étonné de savoir qu'il avait été un enfant. J'avais du mal à l'imaginer en culottes courtes, même quand il me montrait sa photo de premier communiant, un brassard brodé à la manche. L'image n'était guère une preuve, sachant que mon paternel jurait comme un charretier, traitait les curés de corbeaux et votait pour la faucille et le marteaux, seuls outils pour lui, susceptibles d'abattre le capital et ses valets, les propriétaires, les flics, et autres chefs de tous poils. Bref, j'étais loin de comprendre comment un papa qui devait se raser tous les matins, pouvait avoir été petit puisque censément je ne le voyais pas non plus tendre la langue, agenouillé au bas de l'autel de l'église Saint-Vincent. D'ailleurs n'était-il pas le premier à proclamer dans les cérémonies que sont les repas familiaux, « le seul intérêt de la messe, c'est le pinard que le curé s'envoie dans le corgnolon ! » La vocation serait-elle qu'un prétexte à se rincer le gésier ? Faut bien avouer que les évangiles ne sont avares de scènes où il est question du jus de la treille...

  -Ecoute moi au lieu de rêvasser ! gronda mon père. Donc, quand j'étais petit, je ramenais de la halle, des pattes de poulets. Nous aimions bien les faire cuire dans un court-bouillon mais j'en gardais plus que nécessaire. Je les enveloppais dans les pages du Progrès qui était républicain à cette époque et je guettais la montée du trolleybus. Dès qu'il apparaissait  venant de la rue Terme, je me préparai et laissai tomber le paquet qui allait s'écafoirer sur le toit du « 13 ». Je n'avais plus qu'à attendre qu'il fasse son circuit et repasse sous mes fenêtres. Ce n'était plus un trolley anonyme !

  Et il partait d'un grand rire à l'évocation de ses jeux d'enfant unique. Je mêlais le mien au sien, bien que, franchement, j'avais du mal à le croire... surtout qu'il m'interdisait absolument de suivre sa carrière de lanceur de pattes de volaille.

Publié le 11 mai 2005 à 21:22:18 dans Textes croix-roussiens | Commentaires (0) |

Les Pentes... (chapitre2)

D'ordinaire,  la chaussée de la rue Burdeau, est encadrée d'un cuchon de voitures, pare-chocs contre pare-choc, le nez de chacune reniflant le derrière de celle qui la précède. Elles aiment ça et pour rien au monde elles ne céderaient leur place. Faut voir la mine du conducteur quand il sort de l'habitacle après avoir fait neunante fois le tour de la colline à l'inverse des aiguilles d'une montre voir, d'une horloge. Le gone aurait gagné au loto qu'il n'afficherait pas un sourire aussi étincelant. Même ceux dont les chaillottes ont déserté leurs gencives. Et bien, je vous le jure sur la tête de qui vous voudrez, pas une automobile le long des trottoirs. Rien. Mais il y avait mieux. D'habitude, si un gone distrait, un amoureux par exemple, le coqueluchon dans les étoiles, s'aventurait, perdu dans ses pensées parfumées que lui suggérait sa belle, au milieu de la rue, s'en était fait de ses rêves étoilés. Ecafouiré le gone. Défunté ! Plat comme un matefaim ! Or, ce que j'avais sous mon regard de myope, c'était de fenottes et des gones se lantibardanant tranquillement sans soucis de se faire pétafiner par une automobile. Il y avait une charrette en plein milieu de la rue Burdeau, pleine de tissus et aucun klaxon pour lui conseiller de se pousser.

  Je me pinçai comme ma grand-mère me l'avait dit un jour où, au pied du sapin de Noël, je n'en croyais ni mes yeux, ni personne, tellement il y avait de cadeaux emballés de papiers étincelants et colorés.

  -Pinces-toi, gone ! Tu verra c'est bien vrai ! C'est pour toi...

  Je me suis pincé et mes deux cadeaux n'avaient pas disparus, je n'avais pas rêvé. Ma grand-mère avait de ces trucs... Tenez, faut que je vous parle de ma mémé, vous avez bien cinq minutes... Posez votre filoche et suivez-moi.

Publié le 11 mai 2005 à 20:11:37 dans Textes croix-roussiens | Commentaires (0) |

Les pentes de la Croix-Rousse au fil du temps

LES PENTES DE LA CROIX-ROUSSE

Les plus anciens doivent se souvenir de l'été 2003. Une canicule à vous défunter le gone qui n'aurait pas de quoi se rincer le corgnolon. Et encore. Le liquide n'avait même pas le temps d'arriver jusqu'à votre estome qu'il se tirait par vos pores, dégoulinait à travers les poils de votre embuni et s'écafoirait sur le lino de votre soupente. Là, le père Durand envoyait un de ses rayons les babines en avant et hop ! Plus rien à voir. J'avais installé au milieu de ma cabiotte une lessiveuse pleine d'eau avec des glaçons, ajouté une pincée de gros sel et plongé mes arpions dedans, les agitant de temps en temps. Le bonheur, le paradis, la plage de St Trop rue Burdeau. Une plage à domicile, au quatrième étage, c'est le luxe. Pour parfaire le décor, j'avais jeté dans mon baquet, deux coquillages gagnés lors d'une fête de la Marmite Colbert. En face de moi, mon géranium, avec un peu d'imagination pouvait sans problème, faire penser à un palmier. Manquait le bruit des cigales. A la place, un voisin diffusait en boucle pour l'ensemble du quartier, le dernier disque en vogue à Dakar. Comme le gone se couchait tard et se levait tôt, je ne comptais que sur l'usure du disque pour que le programme soit changé.

Une fois mes agaçins occupés à faire des vaguelettes, je songeai à fournir à mon esprit quelques nourritures spirituelles. Faut ce qu'il faut. Je suis à un âge où il est nécessaire de muscler ses neurones. N'importe quel gérontologue à peu près diplômé et ils n'en manquent pas, vous le dira. Paraît qu'on est de plus en plus nombreux à s'encuchonner dans la salle du Bon Dieu à attendre que le saint Pierre nous appelle, nous les seniors, comme les énarques nous étiquettent. Alors, en patientant, il faut se médicamenter aux mots. Je me saisis d'un poème d'un bon gone, le Jean-Paul Valla. J'ignorai s'il troussait les filles aussi bien que les poèmes, depuis je sais, mais dans ce dernier domaine, il se défendait l'apôtre. Vous en voulez une goulée ? C'est ma tournée :

Pentes

Pente douce

Pente amère – Mangue

Canutée jusqu'au trognon

Vivantes

Cohabitent

De l'histoire

Et rien

De l'agitation

De vieilles rengaines.

Créatrices

Les pentes

Inventent

Des jeux, des images

Des rôles

De l'avenir d'artistes.

C'est alors que le téléphone se mis à se trémousser sur son socle. Je laissai sonner, des fois qu'il aurait simplement eu envie de danser au son de la musique sénégalaise. Il me fit signe qu'il n'en était rien et je décrochai.

- Allo ?

- C'est moi.

C'était elle.

Elle, c'est mon éditrice. Je la croyais sur les plages de sable blanc et fin, sirotant un punch sous la douce brise des alizés, le regard posé sur l'horizon bleuté, écoutant d'une oreille distraite mais finement ourlée, une biguine antillaise.

-Vous êtes rentrée ?

-Nenni gone ! Ecoute !

Elle dut tendre son portable en direction de la mer car ma piaule s'emplit brusquement d'un souffle d'air iodé et je crus entendre la démarche crispante d'un crabe.

-Attention ! fis-je. Vous allez vous faire pincer.

Elle se mit à rire. Elle reprit

-Cette nuit, j'ai eu une idée.

-Ah...

Je n'y voyais pas beau. Les idées qui surgissent au détour d'une nuit tropicale entre deux cocotiers, je m'en méfie. Je la laissai poursuivre.

-Les pentes te tentent ?

-...

-Allo ? T'es là ?

J'étais là. Je le lui fis savoir.

-Oui.

-Je t'explique. Je verrai bien un bouquin sur les pentes de la Croix-Rousse, avec des photos anciennes et d'aujourd'hui, un texte sans prétention, une balade dans leur histoire. Je rentre dans huit jours, je compte sur toi. Allez, ne prends pas froid ! Bisou.

Elle raccrocha sans que je puisse donner toutes les bonnes raisons qui m'empêchaient d'exécuter ce boulot. Je me retrouvai comme un grand babian en regardant mon téléphone qui se marrait. Nom d'un rat, elle exagère ! Faire un livre en huit jours par 39° à l'ombre, ce n'est pas humain. Et puis les pentes, c'est comme leur nom l'indique, une descente et une montée. Je me voyais mouillé de chaud dans la Saint-Sé et la Grand'Côte, les fumerons tétanisés par l'effort, le cotivet ruisselant, la langue raclant les têtes de chat des traboules. Et il n'y avait pas que ça ! Raconter les pentes de la Croix-Rousse, c'est un cuchon d'événements, de personnages, des siècles d'histoire, du sang et des larmes, des espérances et des renoncements et je me voyais mal en train de jouer au Michelet de la Grand'Côte.

Je remis mes doigts de pieds dans la lessiveuse tout en cherchant une excuse plausible qui pourrait m'éviter de me lancer dans cette aventure qui ne me disait rien qui vaille. C'est alors que mes réflexions furent interrompues par un brouhaha, un charivari, un tumulte de tous les diables qui couvrait le concert permanent du chanteur Sénégalais. En pestant, je sortis mes agaçins de l'eau qui en profitèrent pour imprimer leurs marques sur le sol. Pas longtemps. La chaleur qui avait aussi soif que moi eut tôt fait de les faire disparaître. Je me penchai à la fenêtre. Par Sainte-Marie Alacoque, je n'en cru pas mes quinquets.

(A suivre)

Vous pouvez retrouvez l'ensemble de ce texte dans le livre publié aux Editions du Mot Passant

Publié le 07 mai 2005 à 15:27:29 dans Textes croix-roussiens | Commentaires (0) |

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