créer un blog ou un site | www.i-citoyen.com | www.i-rhonealpes.com | www.i-grandlyon.com | www.i-lyon.com

Présentation

Robert Luc, historien de la Croix-rousse.

Les Bambanes, les traboules de Lyon et les canuts de la croix-rousse.

robert.luc2@wanadoo.fr
04 78 27 11 51


Nous trouver Nous trouver

Octobre

DiLuMaMeJeVeSa
      1
2345678
9101112131415
16171819202122
23242526272829
3031     

<< La vogue | Guignol | Le 19 octobre....1793 >>

Guignol

Nom d'un rat ! Quelle aventure les gones ! Près de deux cents ans de vie et Guignol tient toujours tâti. Pourtant, par sainte Marie des Terreaux, plus d'une fois la marionnette de bois a failli s'écafoirer au pied du castelet et défunter pour toujours ! Explications.

 

Je me souviens... un après-midi et la main de ma grand-mère  que je tenais serrée... une salle surchauffée au 30 du quai Saint-Antoine et la voix de Gnafron qui me faisait trembler. Je me souviens ... assis sur un banc sous les ombrages du parc de la Tête d'Or avertissant Guignol de l'arrivée des gendarmes... Et puis aujourd'hui je me surprends à rire au détour d'une réplique ridiculisant un notable de la ville. Je m'interroge, moi le grand-père, nanti d'expériences et de rationalité : Comment cette tête de bois, censée être immobile, réussit à me faire croire qu'elle remue les lèvres, qu'elle exprime un sentiment ? Par quel miracle m'oblige-t-elle à lui reconnaître une existence et à me faire oublier ceux qui invisibles, la manipule ?

-C'est ça l'art de la marionnette, grand gognand ! Et j'en suis un des plus célèbres représentants.

Guignol m'interrompt en frappant de son bras rigide le bord du castelet comme il sait si bien le faire. Il poursuit :

-L'art n'est-il pas ce qui permet à l'imaginaire de celui à qui on s'adresse, de s'exprimer ? Le spectateur met son grain de sel, complète par lui-même ce que l'objet inanimé ne lui fournit pas ! Et Laurent Mourguet, mon créateur, était un gone qui savait y faire. La preuve, ses clients a qui il arrachait les dents oubliaient la douleur.

Colporteur, forain, arracheur de dents, c'est vrai, Mourguet fut tout ça. A propos, ta date de naissance mon cher Guignol ?

-Officiellement le 26 octobre 1808. C'est à cause d'un « journâble » qui avait fait un reportage sur ma prestation, parut ce jour là. Fallait bien une date ! J'ai faillit ne jamais venir au monde. Savez-vous que le 12 octobre 1793, après le siège de Lyon, les Conventionnels jetèrent en prison Laurent et son père. Ils ne devaient en sortir, innocentés des soupçons de « muscadins », que fin janvier 94. J'ai toujours eu de la chance...

La marionnette a raison. Gérard Truchet, président des Amis de Lyon et de Guignol, en est persuadé. Il exagère, le digne successeur de Justin Godart, André Thomasset et Louis Ludin ? Pas vraiment quand on se penche sur les deux siècles de vie de cette marionnette connue dans le monde entier. De sa naissance à notre époque assoiffée de réalisme, les obstacles à son immortalité n'ont pas manqué. Et entre nous, c'est Laurent Mourguet qui serait étonné de voir le nom de sa poupée destiné à distraire le Lyonnais, passer dans le langage commun.

« Après tout » nous confie Gérard Truchet « la naissance de Guignol correspond d'abord à l'obligation pour ce fils de canut de trouver un moyen efficace de faire entrer un peu d'argent dans sa famille nombreuse ! Avec Jeanne Esterle son épouse, il va avoir... 10 enfants !»

-Encore la chance cette famille nombreuse, interrompt Guignol. Tenez, en 1820, son fils Etienne 1er tient les rôles de voix aiguës et sa fille Rose Pierrette celles des femmes. Et dans la famille, on a le virus. Sans cela... serai-je encore à parler avec vous ? Même les gendres comme Claude Louis François Josserand, il va épouser Rose Pierrette, vont succomber à cet amour du théâtre de marionnettes et ce pendant très longtemps. Gone, je te ferai connaître le Jean Guy Mourguet qui tient bien tâti comme moi !

 

Grâce à cette famille soudée, toute tournée vers le castelet et les personnages qui l'animent, le succès va grandissant en ce milieu du XIXème. Mais Laurent Mourguet, pas plus que Lambert Grégoire Ladré alias le père Thomas, le modèle de Gnafron, celui qui fut le premier collaborateur, n'écrit les pièces qu'il joue. Un canevas et en fonction de l'ambiance, de la réaction des spectateurs, les dialogues se tissent truffés de mots lyonnais souvent emprunté au jargon des canuts et peint de l'accent qui a cette époque se portait haut et fort. Les « â » alourdis pour des « o » légers comme des bugnes. En fait nous ne devrions avoir aucune trace du répertoire. Que s'est-il passé ?

-Encore la chance, mon gone ! M'affirme la voix douce, juvénile à l'image des grands yeux en amandes et de ce visage sans agressivité, reflétant la candeur de Guignol.

-Comment ça ?

-La chance s'appelle Onofrio. Jean Baptiste de son petit nom et président de la chambre et de la Cour d'appel de Paris, conseiller à la Cour de Cassation et président de la commission des Hospice de Lyon ! Et oui... un notable participant à mon immortalité, ce n'est pas rien ! Je le voyais bien ce gone assis à chaque représentation dans un coin de la salle. Il notait, il notait qu'il m'en donnait le tournis. Mais je ne savais pas qu'il enregistrait et un jour, pan sur le cotivet, que vois-je en 1865 ? Un recueil des pièces que j'avais jouées. 5 ans plus tard, et pan sur le cabochon, un deuxième ! Ah si Laurent et Jeanne Mourguet avaient été là ! Hélas, lui est mort en 1844 et elle l'a accompagné 8 mois plus tard.

Pas de doute, Guignol, Gnafron et la Madelon ne seront plus à dater de ces années, strictement Lyonnais. La France entière fait connaissance avec la vagnotte (la redingote) marron à boutons dorés, l'invraisemblable coiffure qui est un bicorne aux bords rabattus sur les côtés et sur la nuque une natte rigide, parodie du catogan que Guignol nomme « son sarsifi ». Ce succès va entraîner une multiplication de troupes de théâtre de Guignol... et comme on le voit encore aujourd'hui, certaines fidèles à la tradition, d'autres fort éloignées de ce qui est l'âme de la création de Mourguet.

-C'est comme les bouchons lyonnais, mon belin !

Guignol agite son sarsifi pour bien me faire entendre que souvent le patrimoine populaire est en danger. Et à propos de danger, la liberté de parole des improvisations de Guignol ne laisse pas indifférent le pouvoir politique. J'interroge Guignol :

-On t'avait à l'oeil sous Napoléon III ?

-Ben mon gone pas qu'un peu ! D'abord le nombre de théâtres est limité à quatre. Ensuite on est surveillé comme des grattons dans la poêle. Ecoute ce que l'administrateur du Rhône écrivait au sous-préfet de Villefranche : « ... Ces établissements ne sont en général fréquentés que par ce qu'il y a de plus infâme dans la classe ouvrière et la mère de famille hésite souvent à y mener sa fille tant elle appréhende le germe des mauvaises pensées que la jeunesse y puiserait infailliblement s'ils cessaient un instant d'être de la part de l'administration l'objet d'une surveillance active... »

Les successeurs de Laurent Mourguet tiendront bon et la marionnette échappera à une mort annoncée par les censeurs. Mieux, à la fin du XIXème siècle, l'oeuvre de Mourguet trouve des défenseurs vigilants. Outre Onofrio, Clair Tisseur plus connu sous le nom d'écrivain de Nizier de Puitspelu, donne au patrimoine populaire lyonnais dont Guignol fait partie, ses lettres de noblesse. L'Académie du Gourguillon accueille de nombreux auteurs qui vont écrire pour Gnafron et Guignol, pendant qu'en 1888 le marionnettiste Pierre Rousset ouvre le Théâtre de Guignol du Gymnase, au 30 de quai Saint-Antoine. Le début du XXème siècle, il est repris par Pierre Neichtauser et son épouse Eléonore Josserand qui n'est autre que... l'arrière petite-fille de Laurent Mourguet.

-Tu vois mon gone, la famille ! La famille ADN comme vous dites aujourd'hui, mais aussi la famille des amis, amoureux de ma verve, de mon bon sens et de mon parler et de tous ceux qui m'entourent. C'est eux qui vont nous accompagner tout au long du XXème siècle...

-Les Amis de Guignol, veux-tu dire !

-Exactement ! Depuis leur premier mâchon du 24 février 1914, ils ne cesseront de me faire connaître et de défendre mon esprit. Et encore aujourd'hui, ils veillent les bons gones et c'est sans doute grâce à eux qu'aujourd'hui, je reste le même... au moins chez ceux qui s'inspirent du génie de Laurent Mourguet.

R Luc

(texte paru dans Pays de Rhône Alpes n°10 de septembre 2005)

 

 

Publié le 18 octobre 2005 à 21:18:12 dans Textes croix-roussiens | Commentaires (0) |

Commentaires non autorisés sur ce blog