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Présentation

Robert Luc, historien de la Croix-rousse.

Les Bambanes, les traboules de Lyon et les canuts de la croix-rousse.

robert.luc2@wanadoo.fr
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Les pentes de la Croix-Rousse au fil du temps

LES PENTES DE LA CROIX-ROUSSE

Les plus anciens doivent se souvenir de l'été 2003. Une canicule à vous défunter le gone qui n'aurait pas de quoi se rincer le corgnolon. Et encore. Le liquide n'avait même pas le temps d'arriver jusqu'à votre estome qu'il se tirait par vos pores, dégoulinait à travers les poils de votre embuni et s'écafoirait sur le lino de votre soupente. Là, le père Durand envoyait un de ses rayons les babines en avant et hop ! Plus rien à voir. J'avais installé au milieu de ma cabiotte une lessiveuse pleine d'eau avec des glaçons, ajouté une pincée de gros sel et plongé mes arpions dedans, les agitant de temps en temps. Le bonheur, le paradis, la plage de St Trop rue Burdeau. Une plage à domicile, au quatrième étage, c'est le luxe. Pour parfaire le décor, j'avais jeté dans mon baquet, deux coquillages gagnés lors d'une fête de la Marmite Colbert. En face de moi, mon géranium, avec un peu d'imagination pouvait sans problème, faire penser à un palmier. Manquait le bruit des cigales. A la place, un voisin diffusait en boucle pour l'ensemble du quartier, le dernier disque en vogue à Dakar. Comme le gone se couchait tard et se levait tôt, je ne comptais que sur l'usure du disque pour que le programme soit changé.

Une fois mes agaçins occupés à faire des vaguelettes, je songeai à fournir à mon esprit quelques nourritures spirituelles. Faut ce qu'il faut. Je suis à un âge où il est nécessaire de muscler ses neurones. N'importe quel gérontologue à peu près diplômé et ils n'en manquent pas, vous le dira. Paraît qu'on est de plus en plus nombreux à s'encuchonner dans la salle du Bon Dieu à attendre que le saint Pierre nous appelle, nous les seniors, comme les énarques nous étiquettent. Alors, en patientant, il faut se médicamenter aux mots. Je me saisis d'un poème d'un bon gone, le Jean-Paul Valla. J'ignorai s'il troussait les filles aussi bien que les poèmes, depuis je sais, mais dans ce dernier domaine, il se défendait l'apôtre. Vous en voulez une goulée ? C'est ma tournée :

Pentes

Pente douce

Pente amère – Mangue

Canutée jusqu'au trognon

Vivantes

Cohabitent

De l'histoire

Et rien

De l'agitation

De vieilles rengaines.

Créatrices

Les pentes

Inventent

Des jeux, des images

Des rôles

De l'avenir d'artistes.

C'est alors que le téléphone se mis à se trémousser sur son socle. Je laissai sonner, des fois qu'il aurait simplement eu envie de danser au son de la musique sénégalaise. Il me fit signe qu'il n'en était rien et je décrochai.

- Allo ?

- C'est moi.

C'était elle.

Elle, c'est mon éditrice. Je la croyais sur les plages de sable blanc et fin, sirotant un punch sous la douce brise des alizés, le regard posé sur l'horizon bleuté, écoutant d'une oreille distraite mais finement ourlée, une biguine antillaise.

-Vous êtes rentrée ?

-Nenni gone ! Ecoute !

Elle dut tendre son portable en direction de la mer car ma piaule s'emplit brusquement d'un souffle d'air iodé et je crus entendre la démarche crispante d'un crabe.

-Attention ! fis-je. Vous allez vous faire pincer.

Elle se mit à rire. Elle reprit

-Cette nuit, j'ai eu une idée.

-Ah...

Je n'y voyais pas beau. Les idées qui surgissent au détour d'une nuit tropicale entre deux cocotiers, je m'en méfie. Je la laissai poursuivre.

-Les pentes te tentent ?

-...

-Allo ? T'es là ?

J'étais là. Je le lui fis savoir.

-Oui.

-Je t'explique. Je verrai bien un bouquin sur les pentes de la Croix-Rousse, avec des photos anciennes et d'aujourd'hui, un texte sans prétention, une balade dans leur histoire. Je rentre dans huit jours, je compte sur toi. Allez, ne prends pas froid ! Bisou.

Elle raccrocha sans que je puisse donner toutes les bonnes raisons qui m'empêchaient d'exécuter ce boulot. Je me retrouvai comme un grand babian en regardant mon téléphone qui se marrait. Nom d'un rat, elle exagère ! Faire un livre en huit jours par 39° à l'ombre, ce n'est pas humain. Et puis les pentes, c'est comme leur nom l'indique, une descente et une montée. Je me voyais mouillé de chaud dans la Saint-Sé et la Grand'Côte, les fumerons tétanisés par l'effort, le cotivet ruisselant, la langue raclant les têtes de chat des traboules. Et il n'y avait pas que ça ! Raconter les pentes de la Croix-Rousse, c'est un cuchon d'événements, de personnages, des siècles d'histoire, du sang et des larmes, des espérances et des renoncements et je me voyais mal en train de jouer au Michelet de la Grand'Côte.

Je remis mes doigts de pieds dans la lessiveuse tout en cherchant une excuse plausible qui pourrait m'éviter de me lancer dans cette aventure qui ne me disait rien qui vaille. C'est alors que mes réflexions furent interrompues par un brouhaha, un charivari, un tumulte de tous les diables qui couvrait le concert permanent du chanteur Sénégalais. En pestant, je sortis mes agaçins de l'eau qui en profitèrent pour imprimer leurs marques sur le sol. Pas longtemps. La chaleur qui avait aussi soif que moi eut tôt fait de les faire disparaître. Je me penchai à la fenêtre. Par Sainte-Marie Alacoque, je n'en cru pas mes quinquets.

(A suivre)

Vous pouvez retrouvez l'ensemble de ce texte dans le livre publié aux Editions du Mot Passant

Publié le 07 mai 2005 à 15:27:29 dans Textes croix-roussiens | Commentaires (0) |