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Présentation

Robert Luc, historien de la Croix-rousse.

Les Bambanes, les traboules de Lyon et les canuts de la croix-rousse.

robert.luc2@wanadoo.fr
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Les pentes... 5ème chapitre

  Je fis signe à mon téléphone qu'il pouvait bien s'agiter de nouveau, j'étais résolu à aller voir les raisons du comportement étrange de la rue Burdeau. Dehors je cherchai des yeux la camera et le cuchon de techniciens sensé s'affairer autour d'elle. Rien. Je me dirigeai du côté de la rue du Griffon et c'est alors que je tombai sur l'écrivain Jean Butin en grande conversation avec un homme assez corpulent. Nous nous secouâmes vigoureusement les mains comme il est de tradition, puis il se tourna vers son interlocuteur.

  -Je te présente Henri Béraud...

  -Ah, ah ! Comme l'écrivain ! dis-je assez fier d'étaler mes connaissances littéraires.

  Pour toute réponse le père Butin m'écafoira les arpions avec son grollon et me pétafina l'embuni avec un coup de coude qui me plia en deux voir en quatre. Puis se saisissant par la peau du cotivet il me redressa, m'assena une grande claque dans le dos qui me projeta à trois centimètres de la miaille du sieur en question et barjaqua dans mon oreille comme si j'étais en train de lantibardaner du côté de Brindas :

  -C'est lui-même !

  J'aime bien Jean Butin. Homme de grande probité, de grande culture, convivial et néanmoins sérieux, pas comme ces babians toujours prêts à, disait ma grand-mère, peter plus haut que leur cul ! Une espèce loin d'être en voie de disparition. Et bien là, je vous avoue que pour la première fois, je doutai de l'esprit de mon ami. Overdose de chaleur, consommation immodérée de soleil, abus de marche à pied, que sais-je ? Car Henri Béraud, mes belins, belines, il est mort... à l'île de Ré... en 1958 !

  Le Jean Butin fit comme s'il ne voyait pas ma mine décomposée et, s'adressant à moi :

  -Il est revenu sur les lieux de son enfance. Rue Pouteau...

  Je hochai la tête distraitement. Mes pensées étaient dans un tel désordre qu'il aurait pu m'annoncer n'importe quelle nouvelle saugrenue, la paix dans le monde par exemple ou la justice partout, que j'aurai agité mon coqueluchon de haut en bas et vice et versa. Et voilà que le soi-disant Béraud ouvrait la bouche.

  -«Tu iras à l'école de la rue Pouteau... » m'avait-on dit. Vous pensez, j'entends cela comme dans un rêve... Aller tout seul, quatre fois par jour, à l'autre bout de la ville, en plein pays croix-roussien...

  -De la « Gerbe d'Or », la boulangerie des parents Béraud, au 8 de la rue Ferrandière, il y a trente bonnes minutes de chemin, précisa à mon intention Jean Butin admiratif.

  Le gone qui se prenait pour Béraud eut un sourire.

  -A Lyon, on appelle cela une rue. C'est manière de parler. Il s'agit d'un escalier haut comme cinq ou six maisons l'une sur l'autre. En bas c'est la ville des soyeux ; en haut c'est la ville des canuts. Quatre cents marches à grimper, entre deux rampes de fonte, que l'usure des mains fait briller comme des anguilles. Toutes les cinquante marches, il y a un palier. Quand on lève la tête, on voit, sur ce palier, rouler des voitures. Au sommet il y a la Croix-Rousse. Les derniers degrés affleurent la crête, sous la place des Bernardines.

  -Bravo ! Vous savez votre texte par coeur, nom d'un rat ! m'écriai-je.

  J'avais compris. Il s'agissait d'un acteur pour un film qui devait historique si j'en croyais les tenues des canuts et les véhicules qui se croisaient dans un indescriptible désordre. Mes compliments n'eurent sur son visage aucun signe de manifestation. Il haussa les épaules et tourna les talons. Il n'avait fait que quelques mètres quand, se ravisant il revint en arrière et se planta devant moi.

  -Vous me traiter d'acteur... ce n'est pas une injure et j'en ai essuyé d'autres. Qu'importe. Mais je voudrai vous parler du quartier du Griffon bien avant qu'il se transforme en un marché de location d'amour virtuel et d'ombres titubantes rotant la bière dans les petits matins où pointent déjà des regrets. Si je ne devais laisser au monde que quelques phrases, retenez celles là : » De hautes maisons couleur d'averses et d'avarice y traçaient déjà ce gluant labyrinthe où, pour mieux se cacher, la fortune emprunte le visage de la misère. Chez nous, rien ne change, ni le ciel, ni la pierre, ni les âmes. Sur les pavés toujours gras, qui semble renvoyer au ciel plus de clarté qu'ils n'en reçoivent, le jour tombe à plomb comme une pluie de cendres. Sans relâche, un relent de latrines s'exhale des cours et des impasses, où les gens glissent en silence, comme des noyés. C'est le Griffon. C'est le quartier des millionnaires. »

  Il disparu, Jean Butin le suivit. Je restais planté sur le bord du trottoir, les images déclanchées par ses mots ne s'étaient pas encore évanouies. Le quartier des soyeux... comme c'est loin... même les phrases du père Valla évoque un temps à jamais disparu.

  « Tolozan les heures de presse

     Ca bouge, ça bruite, ça carriole

     Ca s'engueule. »

  Certes, mais pour une place de parking, un regard de travers... Que dit-il encore notre poète :

  « Et puis ça deale déjà

     Les étoffes, les matières et les teintes

     Le métrage.

     Griffon

     L'arrière du décor

     Et dans les ruelles, les cafés pleins, les restaurants

     Les passants, les amours, Mathurins et Pernelles. »

  Ouais... Je me massai le menton, signe d'une réflexion rondement menée à l'intérieur de mon cabochon. Quelques boutiques évoquaient vaguement le passé glorieux de ce qui était le centre économique de l'industrie de la soie mais combien elles me parurent fragiles. A tord peut-être... mais le chaleur ne m'encourageait peu à l'optimisme. Je haussai les épaules et jetai un coup d'oeil du côté d'une autre scène que les acteurs de l'économie soyeuse avaient arpenté. La Ficelle Croix-Pâquet...

(La suite est dans le livre publié aux éditions du Mot Passant "les Pentes de la Croix-Rousse au fil du Temps". Livre vendu dans les librairies qui ne pratiquent pas l'exclusion régionalisme... si, si ça existe...

Publié le 16 mai 2005 à 17:56:46 dans Textes croix-roussiens | Commentaires (0) |